Parole de Carolo : Claudio Marini – Le pouvoir d’agir
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Claudio Marini, responsable de La Rochelle, une maison de quartier plantée au cœur de Roux, c’est d’abord un débit. Pressant, volubile, impétueux. Un torrent de plaideur emporté par sa cause. Qui est son combat. L’œuvre de sa vie. Sa mission.

Son intitulé – « le pouvoir d’agir » – paraîtra banal au regard de sa consistance. En vérité, ce concept, d’origine canadienne, est un engagement fort et exigeant, un engagement social et humain majeur.

Développer le « pouvoir d’agir » permet à des personnes fragilisées par les aléas de la vie de retrouver un sens à leur existence. De se sentir utile, le sas qui leur offrira la possibilité d’acquérir de nouvelles connaissances, valoriser des ressources souvent ignorées, accroitre leur autonomie. 

Pluraliste et plurielle

Comment ?

C’est tout un programme. Tout d’abord un mot du lieu de l’entretien. Un texte en gros caractères affiché dans la pièce de séjour ne trompe pas. Le titre : « Avec les pauvres, contre la pauvreté. » C’est signé « L’Eglise du Hainaut, 8 juin 1996. ».

Nous sommes dans la cure, qui est aussi la maison paroissiale. L’inspiration de La Rochelle est clairement chrétienne tout en étant qualifiée de « pluraliste et plurielle ». La différence ? L’avocat se fait pédagogue, gourmet du terme propre. « Pluraliste se réfère aux courants philosophiques et politiques ; pluriel à la diversité des personnes ». Il insiste. A la Rochelle, on ne parle pas de bénévole ou de fragile, mais de personne bénévole, de personne en difficulté. 

Une tradition de solidarité à Roux

« Notre histoire a commencé par l’action de l’entraide paroissiale. En 1995, nous avons jeté les bases du projet de proposer des activités à des personnes précarisées, tout en les associant. L’abbaye de Scourmont et l’asbl Promotion Familles nous ont soutenus. Et ce fut bien accueilli par la population.

Il existe une tradition de solidarité à Roux. S’il y a pu avoir des tensions, jadis, entre socialistes et catholiques, qui avaient chacun leur organisation, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous accueillons toute personne qui a envie de s’impliquer, quelles que soient ses convictions. Nous bannissons tout propos de type raciste ou stigmatisant. »

S’impliquer, le mot clé.

« Nous parlons, c’est bien »

Arrive une dame, qui devait voir Claudio, pendant une interruption de l’entretien. Comme souvent, dans ce genre d’association, le responsable, qui ne travaille pas à bureau fermé, est très sollicité. Arlette vient deux fois par semaine. Elle aide au « vestiaire » où des vêtements récoltés demandent d’être triés, mis en rayon ou stockés, une des activités de la Maison.

Comme une trentaine d’autres personnes, réparties dans d’autres tâches (la banque alimentaire, par exemple), elle est bénévole. « Je me suis retrouvée au chômage ; j’ai cherché un emploi en vain. Je connaissais la Rochelle, je vois des gens, nous parlons, c’est bien. »

L’école de la Jeunesse ouvrière chrétienne

Retour de Claudio le professeur. C’est son métier. A la Rochelle, il est bénévole. Quand il n’est pas à Roux, il donne cours de religion à l’IMP René Thône à Marchienne. Son second temps plein, en somme. Ce n’était pas sa formation. Il est technicien en mécanique, sorti des Aumôniers du Travail.

Un parcours – « atypique », dit-il – l’a mené à l’éducation permanente via la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), ainsi qu’à se lancer dans un graduat en sciences religieuses. Précision du maître : « mon titre, c’est professeur de religion et surtout de morale attachée à la religion catholique ».

Ok pour le distinguo, qui mériterait un autre chapitre. Comme la demi-douzaine de digressions qui ont enrichi la rencontre. Retenons que « le pouvoir d’agir », il en était déjà imprégné pendant ces années passées dans la mouvance qui a pour précepte la phrase de Joseph Cardijn : « voir, juger, agir ». Juger en connaissance de cause.

La Maison de quartier contient deux composantes : un service d’intégration sociale (SIS) et un espace de développement communautaire. La Maison de quartier se conçoit comme lieu qui favorise l’intégration sociale des personnes.

Haute valeur humaine

Tout commence par le pouvoir des mots. Il en invente même un : « s’empouvoirer », traduction du vocable anglais, empowerment, qui est souvent utilisé pour désigner son combat. On parle aussi d’autonomisation.

Il préfère donc « le pouvoir d’agir », théorisé par Yann Le Bossé, un sociologue québécois, qu’il eut l’occasion d’écouter lors d’une conférence. Depuis de nombreuses années, Claudio et toute son équipe de bénévoles ont donné sens à ce principe en le mettant en pratique à travers tous les services et les projets proposés dans la maison de quartier.

Cela a donné la chair d’une organisation à haute valeur humaine ajoutée. C’est La Rochelle.

Faire, faire avec, faire faire…

Le projet fondateur de l’association est de lutter contre l’exclusion et de permettre une réelle intégration des personnes en favorisant leur participation effective à toutes les activités.

Traduction : « Faire, faire avec, faire faire… ».

Faire. « Toute personne qui frappe à notre porte est la bienvenue. Quels que soient son profil, ses attentes, sa personnalité, son statut, quel qu’ait été son vécu. Ce qu’elle est, ce qui la constitue, importe davantage que la catégorie dans laquelle elle est classée ou stigmatisée.

Nous l’invitons à participer à nos activités. Principe : si elle a besoin, par exemple, d’un colis, récolté dans la banque alimentaire, nous lui proposons en échange, de donner un coup de main. A son rythme, selon ses capacités. Lui tendre la main pour donner le colis, sans lui proposer en retour, une implication de sa part, revient à la maintenir dans sa situation de précarité. C’est une forme de paternalisme. Nous opposons à ce principe celui de l’entraide, de la solidarité.

C’est la première étape : montrer ce que nous faisons, qui nous sommes. Principes : le respect, la considération et l’empathie. Le premier contact des présentations est essentiel.

Faire avec. Nous l’accompagnons dans sa tâche en la rendant de plus en plus actrice et en lui permettant de prendre et d’assumer des responsabilités.

Faire faire. Elle devient autonome, le travail se faisant surtout en équipe, de manière collective. Nous favorisons une logique de responsabilisation, pas dans un esprit de contrôle mais d’émancipation.

Françoise Gimlowicz, exemple d’une progression qui l’a menée à représenter la Rochelle, au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. Et à y exprimer les positions de la communauté.

… et laisser faire

Pourquoi les points de suspension après faire faire ?

C’est la quatrième étape « laissez faire », qui demande une bonne connaissance des règles en lien avec l’autonomie d’action dans les contacts extérieurs. La personne n’est plus seulement actrice d’une activité collective, mais coresponsable de la prise de décision. Et à ce titre, elle peut devenir représentante de notre projet communautaire au sein d’organisations, comme le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, ATD Quart-Monde…

Transfigurés

Françoise Gimlowicz et Dominique Langlois, invités à participer à l’interview, sont deux exemples convaincants de cette confiance. Non qu’ils soient venus passer un quelconque examen ! Ils s’expriment en partenaires. L’entretien devient un partage de vies, très nature, à la carolo, avec son mélange de gravité et de légèreté.

Ils parlent pudiquement de leurs difficultés passées. Juste ce qu’il faut pour illustrer la transfiguration. Françoise, mal jaugée et renfermée pendant des années, a l’aisance verbale de son mentor. Dominique, freiné dans sa scolarité, a terminé ses A2 d’éducateur et entreprend un bachelier. « C’est dur, sourit-il, vu mon âge, 55 ans ».

Dominique Langlois a repris des études d’éducateur

L’utilité économique de notre bénévolat

Une phrase sur le site de la Rochelle nous a intrigué. Outre le paternalisme, évoqué plus haut, l’association « veut éviter l’écueil de l’activation, dans le sens des politiques en matière de comportement dans la recherche d’un emploi dans le sens classique du terme ».

En quoi l’activation des chômeurs est-il un écueil ?

 « Au principe d’activation, nous préférons celui de « l’activisation », dit Claudio.

L’activation est l’action à mener pour entrer dans le tiroir de l’emploi,  tel qu’il est sacralisé.

L’activisation, ce sont les activités qui permettent  aux personnes qui n’entrent pas dans le moule de l’employabilité de s’épanouir, non pas : marginalement, mais dans une autre façon de considérer le « travail ».

Les personnes qui sont chez nous disent spontanément qu’elles « travaillent à La Rochelle ». Pas dans l’acception normative du terme, qui suppose un salaire, un type d’encadrement, mais en tant qu’utilité sociale et je vais plus loin : leur utilité est économique.

Le plein emploi absolu est un leurre. Nous développons des activités complémentaires à ce que proposent les entreprises. La banque alimentaire ? Nous récoltons des tonnes de nourriture dans les grandes surfaces qui sont à la limite de la date de péremption. Nous les retraitons. Pareil pour les vêtements, les meubles. »

Faire savoir

Le café est froid, Françoise et Dominique partis. Claudio pourrait parler pendant des heures. La foi qui anime la communauté de La Rochelle est celle qui déplace les montagnes. Au moins celle de repenser les références, culturelles et institutionnelles, au travail. Ses membres n’ont pas le pouvoir des décideurs. Mais celui d’agir localement, là où ils vivent.

Utopiste ? Et si c’était, au contraire, très réaliste ?

Et faire ce qu’ils font, il est bon, aussi, de le faire savoir.

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